January
14, 2002
Temoignage
autour dune agression lavalassiène
Micha
Gaillard
En
partance pour, dune part, rejoindre la délégation
de la Convergence Démocratique devant participer au
Conseil Permanent de lOrganisation des Etats
Américains (OEA) et, dautre part, pour passer
aux Etats-Unis trois semaines détude sur « la
gestion pacifique des conflits et la diplomatie préventive »,
jarrive à laéroport international de Port-au-Prince,
ce 12 janvier 2002 vers les 10h15 du matin.
Larrivée à laéroport international
Je
descends de voiture, y sors mes bagages, étonné de
ne pas être, comme dhabitude, préssuré par les
porteurs habituellement collant pour vous « aider ».
Brusquement deux, trois « citoyens »
me recoNnaissent. Utilisant leur liberté de parole,
ils mapostrophent et me traitent « dennemi
du peuple ». Si cela ne sarrétait que
là, rien de plus normal en démocratie.
Mais
très vite, sentant que quelque chose de grave pourrait
arriver, jaccélère le pas pour quitter le trottoir
doù je venais dêtre déposé par mon épouse.
Je me dirige rapidement, pour me mettre à labri
de mes éventuels agresseurs, vers la salle denregistrement
de laéroport, espace, en principe, strictement
réservé aux voyageurs. Javais senti juste, car
dautres lavalassiens, me traitant de tous les
mots, se précipitaient sur moi. Pendant que jétais
encore sur le trottoir, lun deux aggripre
la bandoulière de mon sac de voyage et la tire jusquà
la casser.
Aucune
présence policière nest à signaler à lextérieur
de laéroport international.
Lentrée dans la salle denregistrement
Rapidement,
je contourne la ligne des voyageurs qui faisaient
la queue sur le trottoir, attendant leur tour devant
le tapis roulant sur lequel les bagages sont déposés
afin dêtre contrôlé par les « lappareil
à rayons X ». Je jette mes bagages sur le tapis
roulant, je franchis le portillon de détecteur métallique
et je me me trouve face à face à dautres lavalassiens,
allignés en arc de cercle, qui vociférent les mêmes
propos à consonnance malsaine et menaçante que jai
entendus dans la rue.
Réflêchissant
sur le « où dois-je aller », je me retourne
et je vois mon garde de corps dans lencadrement
du portillon à détecteur métalique les habits salis
par un jet de produit nauséabond. Il me dit impossible
de faire mache arrière. Dautant que le vacarme
dans la rue samplifiait et se précisait :
« Aba Micha Gaillard, Aba Micha Gaillard,
nap pran l ».
Dans le « carré » des officiers dimmigration
Ne
pouvant plus faire marche arrière, je cherche dans
la salle denregistrement des policiers ou toute
forme de sécurité que je pourrais appeler : le
néant.
Aucune
présence policière nest à signaler à lintérieur
de la salle denregistrement.
Que
faire ? Devant : bloquer, derrière pareil !
A ma gauche je vois le « carré » des officiers
dimmigration préposé au contrôle des valises
rentrant dans la salle denregistrement, « carré »
constitué par (1) la vitrine donnant sur la rue, (2)
un panneau léger, (3) la table/comptoir sur lequel
sont déposés les bagages destinés à être ouvert et
(4) le tapis roulant qui justement se trouve à ma
gauche.
Je
nhésite pas et jenjambe le tapis, en trébuchant.
Je me mets au milieu des officiers dimmigration
(au nombre de 3-4) dans lespoir davoir
un minimum de protection, du moins pour quelques instants.
Javais juste. Je constate un moment dhésitation
de mes vis-à-vis.
Cest
à ce moment que je discerne pour la première fois,
parmi les sons qui arrivent à mes tympans, le nom
de Robert Ménard, le responsable de Reporteurs Sans
Frontière qui était dans nos murs cette semaine, se
confondant au mien. Visiblement parmi ces compatriotes,
il y avait une minorité qui ne me reconnaissaient
pas. Haitien au teint claire, certains dentre
eux me confondaient à un « colon blanc »,
expression habituelement utilisé par Lavalas pour
désigner tout étranger critique aux actions du régime
actuel. Javais des préocupations de sécurité
plus urgentes auquelles je devais répondre. Jai
très vite compris que Monsieur Ménard, devant prendre
lavion le même jour que moi et nayant
pas été intercepté, les milices lavalassiènes ont
retourné leur rage contre moi.
Trêve
de réflexion intellectuelle, il fallait faire vite.
Je ne pouvais rester plus longtemps au milieu de ces
officiers dimmigration. La vitre qui nous séparait
de la rue recevait de violents coups venant de lextérieur
accompagné de menaces : nap pran l
(nous laurons).
Autre lieu de refuge provisoire, le comptoir
de la compagnie daviation
Il
fallait faire preuve de célérité. Profitant de larrivée
dun agent de sécurité de laéroport sorti
miraculeusement de je ne sais où et qui tentait dempêcher
mes compatriotes de mapprocher, je me précipite,
bagages en main, au comptoire de la compagnie davion,
sous les yeux ébahis des autres passagers qui patiemment
faisait la queue. Ils mencourageaint datteindre
au plus vite le comptoir car la salle denregistrement
était visiblement bondée de lavalassiens hostiles
à ma personne, y compris des membres de la compagine
des porteurs, en chemise jaune, travaillant à laéroport.
Arrivé
au comptoir, pendant que les formalité express denregistrement
pour le vol seffectuaient, je me demandais ce
que je ferai après ? Impossible de rester dans
la salle. Essayer de forcer le salon diplomatique ?
Ils seraient prêts à my suivre. Passer la section
de limmigration et aller dans la salle dembarquement ?
Oui, mais je devrais traverser la grande salle denregistrement
pleine de ces « chimères ». Trop
risqué.
Je
me suis rappelé, dans un éclair, que Victoir Benoit
et Evans Paul, quelques jours après le coup dEtat
militaire de 1991, sétaient retrouvés dans la
même situation
et ils sétaient cachés
dans un bureau de laéroport pour échapper au
même sort qui mattendait.
Un bureau de laéroport comm dernier refuge
Profitant
de lexcitation ambiante au niveau du comptoire,
après avoir rempli les formalités denregistrement,
jenjambe -sous les yeux étonnés des employés,
surpris- le comptoire au niveau des balances qui pèsent
les bagages des passagers, je traverse une porte et
je mengouffre dans les couloirs à la recherche
dun bureau. Jen trouve un et je massieds
sur une chaise. Chaque fois quil y avait des
pas derrière la cloison me séparant du couloir des
frissons me parcouraient léchine. Imaginez ce
qui pouvait se passer dans ma tête !
Jai
fait demander dappeler le commissaire de police
de laéroport afin de me donner la sécurité nécessaire.
Tout au long de mon attente, plus dune heure,
je nai recu que pour toute réponse cette phrase
qui en dit long : « la salle denregistrement
a été évacuée de ceux qui ne prennent pas lavion ».
A lheure de partir, je quitte le bureau et traversant
le premier étage je passe limmigration et je
monte dans lavion. Je peux enfin soufler en
rêvant dun pays normal avec des problèmes normaux.
Remarques et commentaires
1.
De toute évidence, le comité daccueil lavallassien à laéroport
ne métait pas, au départ, destiné. Les groupes
dit « populaires », nouvelle forme de milice,
avaient annoncé et je nétais pas au courant-
quils allaient manifester à laéroport
à loccasion du départ de Monsieur Robert Ménard,
responsable de Reporteurs Sans Frontières et qui déjà
la veille (11 janvier) avait écourté une conférence
de presse tenu à lHotel Holliday INN Plaza.
La milice avait investi lhôtel, le pourchassant
Monsieur Ménard.
Prenant
ses précautions, Monsieur Ménard nest pas passé
par lentrée habituelle de laèroport. En
colère, les miliciens lavalassiens ont retourné leur
rage contre moi, me menacant, sils me prenaient,
de « me passer à linfinif »
(massassiner) à la place de Monsieur Ménard.
2.
Comment se fait-il que, sachant que Robert Ménard devant partir ce samedi
12 janvier 2002, et en fonction des incidents de la
vielle, aucune mesure de sécurité supplémentaire,
voire minimum navait été prise par les autorités
concernées.
3.
Comment se fait-il que des « miliciens » puissent se trouver
en pleine zone de sécurité internationale (la salle
denregistrement) empêchant la liberté de circulation
des gens.
4.
Je retourne en dans trois semaines après un stage, aux USA, sur « la
gestion pacifique des conflits et la diplomatie préventive ».
Je suis convaincu que lavenir dHaiti passe
dabord par là. Si Lavalas ne le comprend pas,
elle rentrera dans lhistoire comme tous les
régimes arbitraires que notre pays a connu.
5.
Plus que jamais, il faut une Assistance internationale à la sécurité publique
en Haiti. Aujourdhui, cest moi, homme
politique et militant des droits humains qui suis
victime. Demain, ce sera le tour de nimporte
qui. A bon entendeur, salut !
6.
Je vais avec la délégation de la Convergence Démocratique apporter, ma
quote-part, à loccasion de la réunion du Conseil
Permanent de lOEA concernant Haiti, pour que
lOEA puisse avoir une politique claire sur Haiti
afin de sortir le pays de la dictature et le remettre
dans le processus démocratique au profit de tous,
Convergence, Lavalas et les autres.
Washington, le 14 janvier 2002.
Micha Gaillard