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May
24, 2001
La
crise haïtienne: quelle sortie ?
Jacky
Dahomay
Il importerait, sans nul doute, de préciser
ce qu'on entend par la crise politique haïtienne.
Car il semble que beaucoup d'acteurs haïtiens tout
comme des acteurs internationaux comme l'OEA, ne sont
pas très clairs à ce sujet. Le conflit
est souvent ramené à une opposition politicienne
divisant lavalassiens d'un côté et partis
regroupés au sein de la Convergence, de l'autre.
Un tel conflit est donc souvent interprété
en termes de mauvaise volonté manifestée
de part et d'autre. La confusion régnante quant
à la détermination de la nature de la
crise est l'un des obstacles majeurs à toute
sortie de crise.
On ne peut non plus raisonnablement penser qu'il s'agit
là d'une crise de "gouvernabilité". Il
est vrai que l'Etat haïtien est dans l'incapacité
actuelle de gouverner le pays avec un minimum d'efficacité.
On ne cesse de déplorer la dégradation
de la situation économique et sociale, de dénoncer
le climat d'insécurité, de corruption
généralisée et de subir les conséquences
d'une mauvaise gestion des services publics (Téléco,
EDH etc..). Sans donc nier l'incurie actuelle du gouvernement
haïtien, la problème est autre, plus profond.
Haïti vit en ce moment une crise grave touchant
la légitimité de l'autorité politique
et l'histoire nous a appris que lorsqu'une société
vit ce genre de choses, elle est au bord d'une implosion
tragique. Les amis d'Haïti et la communauté
internationale laisseront-ils la catastrophe advenir
? Car il y a crise parce que la règle démocratique
n'a pas été respectée. Puisque
le droit a été bafoué, l'Etat n'est
plus un Etat de droit. Qui peut honnêtement nier
que les précédentes élections de
l'année 2000 aient été précédées
d'un climat de terreur, d'assassinats politiques, d'intimidations
de journalistes, d'interventions inacceptables, dans
la rue, de groupes de pression violents (Chimè)
? Peut-on en toute sincérité refuser de
reconnaître que l'assassinat de Jean Dominique
est, jusqu'à ce jour, resté dans l'impunité
et que des proches du parti de J.B. Aristide sont suspectés
d'avoir participé au meurtre du célèbre
journaliste dont les propos eussent été
dérangeants en période électorale.
Enfin, les organisations internationales elles-mêmes
reconnaissent qu'il y eu fraude massive et que le Président
du CEP a dû fuir le pays car sa vie était
menacée, encore une fois par des proches du leader
lavalassien ? Tout cela, c'est la vérité
crue et nue ! L'origine de la crise est là et
le Pouvoir issu d'un tel processus fondamentalement
antidémocratique ne peut être en aucun
cas un pouvoir légitime.
Si cela est une vérité incontestable,
la seule sortie de crise possible doit partir de là
; elle doit viser à refaire ce qui a été
mal fait, à reproduire un processus authentiquement
démocratique ayant pour but de légitimer
durablement l'autorité politique. Or, c'est précisément
cela que certains, dont la mauvaise foi est évidente,
nomment l'option zéro. Essayons de comprendre,
encore une fois, les arguments de ces derniers, lesquels
refusent ce qui est pourtant une évidence.
Leurs arguments se résument en deux points essentiels
mais qui impliquent d'autres réquisits comme
nous le verrons plus loin: 1)la légitimité
d'Aristide est incontestable, en dehors même de
tout processus électoral et 2)les partis de la
Convergence sont tout aussi pourris et n'ont aucune
base populaire.
- Le premier argument est inacceptable pour quiconque
prétend être démocrate. Dans n'importe
qu'elle société démocratique,
la popularité d'un leader ne suffit à
lui conférer de la légitimité
politique. La chose n'est possible que lorsqu'un leader
incontesté prend la direction d'un mouvement
de libération dans un Etat de dictature ou
dans un pays colonisé, quand les conditions
légales d'un processus démocratique
n'existent pas. Or, ce n'est pas le cas ici. Seules
donc des élections libres et honnêtes
pouvaient conférer de la légitimité
aux parlementaires lavalassiens actuellement contestés
et à J.B. Aristide, président lui aussi
contesté. La chose est d'autant plus étrange
qu'en règle générale, lorsqu'un
candidat est sûr de remporter massivement des
élections, il se bat pour que de telles élections
soient le plus honnêtes possible.
- Le deuxième argument est tout aussi irrecevable.
Que des partis soient nuls ou qu'ils manquent d'assise
populaire ne les interdit pas de participer aux élections.
Les lavalassiens, en toute mauvaise foi, font comme
s'il s'agit de choisir entre, d'une part, les options
politiques de tel ou tel parti de la Convergence et
celles du mouvement Lavalas d'autre prart. Je dois
personnellement avouer que, bien que n'étant
pas haïtien, aucun parti de ladite convergence
ne produit chez moi le moindre enthousiasme politique.
De l'autre côté, le mouvement Lavalas
m'apparaît comme un mouvement populiste néo-fascisant.
Doit-on donc conclure: "Tous pourris" ? Rappelons
simplement ce que disait le célèbre
philosophe kant: "même un peuple de démons
a besoin de règles". Je veux dire par là
que, quelles que soient les options ou les différences
opposant tous ces partis politiques (lavalas compris),
aucun d'entre eux ne peut prétendre à
une légitimité sans passer par la régle.
Mais n'est-ce pas là la nature d'un régime
démocratique ? Ce n'est pas le charisme d'un
leader qui légitime son pouvoir politique ; c'
est le processus démocratique qui valide son
charisme. En réalité, le conflit opposant
Lavalas et Convergence sont paradoxalemment l'expression
d'une authentique transition démocratique. Il
signifie à coup sûr une maturation de l'opinion
publique haïtienne. Mais à condition de
le saisir comme une exigence incontournable de la règle
et du droit.
Si la réfutation de ces deux arguments ne suffit
pas à satisfaire les Lavalassiens, c'est que
leur vision de la politique est tout sauf démocratique
et c'est là que nous abordons les réquisits
dont nous parlions plus haut. Au fond, l'essentiel des
militants lavalassiens se moquent de la démocratie
mais il faut tout de même distinguer en leur sein
deux tendances qui iront vers l'affrontement:
- la première s'oppose aux principes démocratiques
parce qu'elle représente les forces mafieuses
les plus pourries du mouvement lavalas. Or, il est
de l'essence même de toute Mafia de s'opposer
au Droit. En régime mafieux, les juges sont
soient vendus, soient, s'ils sont honnêtes,
des morts en puissance. R. Préval et J.B. Aristide
et d'autres responsables de Lavalas savent bien qu'il
y aurait beaucoup à redire sur la gestion et
l'utilisation des fonds publics. D'où leur
hostilité à toute transparence parlementaire.
De devoir rendre des comptes à l'opinion publique,
à la nation, leur est insupportable. Il serait
intéressant, en l'occurrence, de savoir comment
le petit prêtre des bidonvilles de Port-au-Prince
est devenu aujourd'hui une homme riche et puissant
!
- la deuxième tendance du mouvement lavalas,
la moins pourrie -si on peut s'exprimer ainsi- s'oppose
à la démocratie pour des raisons idéologiques.
Issue de la problématique marxiste-léniniste,
elle considère que les élections, selon
la célèbre expression de Lénine,
sont des "pièges à cons". Et, qu'au
fond, la démocratie c'est bon pour les pays
riches, d'une autre tradition culturelle. La démocratie
est ici pensée comme un enseemble de règles
visant à masquer la lutte de classes et la
domination de la bourgeoisie. Dans ce cas, seuls comptent
la ruse et les rapports de force. Tel est leur cynisme:
on se dit démocrate car on ne peut faire autrement
mais on développe souterrainement toutes sortes
de pratiques antidémocratiques. L'assassinat
d'un opposant est donc un moindre mal, un mal pour
un bien, un Négatif qui travaille pour le Positif
selon la triste logique dialectique. Les plus "éclairés"
d'entre eux pensent que, compte tenu de la réalité
haïtienne et de son histoire, un passage par
une forme de dictature du peuple exercée par
un leader charismatique, est nécessaire même
temporairement pour l'évolution positive du
pays.
Mais tous ces arguments ne peuvent cacher le fait que
le mouvement Lavalas est perdant à court ou moyen
terme. Pourquoi ? Parce que si durant deux siècles,
le pouvoir en Haïti a pu s'exercer de façon
autoritaire, antidémocratique, c'est que cela
correspondait à un certain état de l'opinion
haïtienne. Celle-ci en effet, était peu
ouverte à l'option démocratique et on
trouvait plus ou moins normal que le pouvoir ne s'exerçât
point par la loi et fût donc arbitraire. Ce qui
a donc changé, c'est l'expérience
haïtienne. Cette dernière s'est ouverte
à une dimension mondiale, résultat sans
doute de l'émigration massive mais aussi de l'évolution
d'une opinion publique internationale qui ne peut être
réduite à la logique des Etats ou des
puissances planétaires. Aujourd'hui, l'expérience
des peuples ne peut plus se ramener aux frontières
d'un Etat national. Ainsi, l'idéal démocratique,
même balbutiant, né en Haïti à
la fin du régime de J.C. Duvalier, ne peut plus
être tari. La démocratie n'est pas forcément
le triomphe de la logique capitaliste ultra-libérale.
Elle peut permettre aussi un redéploiement de
la lutte des classes. La démocratie n'est pas
la fin de toute exploitation mais l'élaboration
de règles déterminant la vie sociale à
nouveaux frais et permettant que la question de la justice
sociale soit posée autrement que selon le modèle
de la dictature du prolétariat ayant échoué
ailleurs. Cette logique démocratique est certainement
inévitable dans le cas d'Haïti. J.B. Aristide
est le symbole vivant de la contradiction entre, d'une
part, cet idéal démocratique que le prêtre
de Saint-Jean Bosco a su utiliser à son profit
et, d'autre part, la persistance chez beaucoup de leaders
politiques dont Aristide, d'une tradition du pouvoir
autoritaire.
Ce sont ces conditions, historiquement nouvelles, qui
empêchent les leaders lavalassiens de manifester
trop ouvertement leurs ambitions antidémocratiques.
Ils sont obligés d'afficher une adhésion
aux valeurs démocratiques dans le même
temps où ce qui les caractérise, c'est
la problématique d'un pouvoir patrimonial, charismatique,
arbitraire et au-dessus des lois. Sans cette ouverture
d'Haïti sur l'expérience internationale,
ces derniers mois eussent été beaucoup
plus sanglants et le nombre de morts chez les journalistes,
les intellectuels et les opposants politiques, eût
été impressionnant. Saluons au passage
le rôle héroïque joué par les
journalistes haïtiens en cette période !
Il y a de quoi rendre fou l'ex-petit prêtre des
bidonvilles ! Car on ne voit guère comment il
pourrait se sortir de cette très dure contradiction:
donner l'impression qu'on adhère aux principes
démocratiques tout en pratiquant une politique
autoritaire et néo-duvaliériste ! Quelle
que soit la ruse légendaire de JB. Aristide,
il est déjà historiquement condamné.
Et pourtant, il faudra bien qu'Haïti s'en sorte.
Il se pourrait qu'en face, nombre de leaders de la Convergence
ne soient pas plus démocrates que JB. Aristide.
Mais l'essentiel est qu'il sont tous condamnés
à se donner des règles et, de ce point
de vue, le parcours de la Convergence est jusqu'ici
sans fautes et certains de ses dirigeants sont prêts
à mourir, les armes à la main s'il le
faut, pour sauver l'idéal démocratique
du peuple haïtien. A l'époque du coup d'Etat
de Cédras, certains nous accusaient d'adopter
l'option zéro parce qu'on exigeait purement et
simplement le retour du président constitutionnel,
JB. Aristide. Aujourd'hui, nous souhaitons tout aussi
vivement pour Haïti le retour aux régles
constitutionnelles et à leur éthique authentique.
Il y a, il est vrai, une autre possiblité d'accord
entre Aristide et ses adversaires. Le Président
contesté peut inviter à la table de l'Etat
certains de ses opposants à partager le gâteau
avec lui: "je te donne un poste ici et tu fermes les
yeux là". Ce genre d'accord sans principes peut
convenir à certaines organisations internationales
qui se moquent, au fond, du triomphe de la démocratie
en Haïti, et ceci est valable, même pour
les Républicains américains qui ont soutenu
le coup d'Etat de Cédras. Un certain apaisement
dans les sphères politiques pourrait en résulter
mais la crise perdurerait car elle est, avons-nous dit,
crise totale qui secoue la société entière:
c'est la défaillance de la légitimité
de l'autorité politique. Son absence réelle
plonge la société haïtienne dans
ce qu'on pourrait appeler "l'état de nature"
qui est comme on sait, un état de guerre permanente
La solution alors ? Il y en a une seule: un nouveau
contrat social. Il faut tout rejouer selon les règles
constitutionnelles. Tant que les élections ne
seront pas refaites, dans un climat social apaisé,
avec une justice et une police indépendantes,
un CEP vraiment neutre, dans le respect des libertés
individuelles et tout cela, sous contrôle international,
Haïti ne s'en sortira pas. Je crois que la Convergence
est d'accord sur ces principes. Et Aristide et ses partisans
alors ? Toute volonté sérieuse de leur
part de négocier ne peut s'exprimer que dans
le respect de ces principes incontournables. Le reste,
serait du dilatoire ou la logique mortifère de
la violence. Le dilatoire aristidien on connaît
et personne ne peut plus en être dupe. La violence
et le meurtre alors ? Je crois sincèrement que
le peuple haïtien, avec l'aide internationale,
pourrait l'empêcher et que la démocratie
triomphera, avec ou sans Aristide. De toutes façons,
le choix est clair et personne ne peut plus tromper
personne:
- ou on pense, de façon tout à fait
populiste et antidémocratique, que l'unité
de la nation doit s'opérer autour d'une personne
charismatique, Aristide en l'occurrence, qui incarnerait
l'unité du peuple. Ainsi serait-il un vrai
père et la nation serait une famille
(lavalassienne ou pas). La paix se ferait autour d'un
père qui pardonnerait à ses enfants
prodigues ou turbulents. Cette façon de penser
la paix ou la concorde nationale est celle d'Aristide.
On est encore dans la logique d'un pouvoir patrimonial
et autocratique mais qui accepterait certaines concessions.
Cette manière de penser l'unité du peuple
comme étant celle d'une famille est tout à
fait dangereuse car c'est une unité qui exclut
et le pouvoir, dans ce cas, doit toujours donner à
voir la mort.
- ou on admet que l'unité d'un peuple s'opère
dans l'espace public lequel n'est pas du tout réductible
à la famille, au pater familias, à l'espace
privé. Dans ce cas, ce qui unifie, ce n'est
pas une personne dans son incarnation charismatique.
Au contrairie, l'unité du peuple est unité
dans la diversité, dans le respect des convictions
individuelles plurielles. En démocratie, l'unité
ultime est introuvable. Ce qui unifie des citoyens
dans leur diversité, c'est la loi commune,
le respect de ladite loi. Cette unité par la
loi interdit tout pouvoir autocratique et ramène
la paix durable.
Ou Aristide fait ce deuxième choix et la négociation
est possible. On pourra ainsi espérer s'en sortir
sans nager éperdument. Ou il fait le choix contraire
et dans ce cas il appartient aux démocrrates
et au peuple haïtien, avec l'aide de la communauté
internationale, de l'obliger à se soumettre ou
à se démettre.
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