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25 avril 2001

Syto Cavé

LETTRE D'HAITI
LE NOUVELLISTE No. 36.186

Il est deux heures du matin, Pays-silence.Maison-silence. Un silence lourd de tous les maux du jour. On meurt vite ici. Une espèce de routine s'est installée dans les rues: celle de tuer. Et, à tant voir mourir des gens, nul ne semble plus s'étonner;c'est devenu presque rien. On a chacun son cercueil sous le bras. On sort ainsi tous les matins. Quand on parvient à rentrer, on bénit le ciel de se retrouver chez soi. On se dit que c'était pas son tour aujourd'hui, mais celui d'un autre qu'on connaît ou qu'on ne connaît pas. Et les funérailles se succèdent. Et les veillées se font plus brèves. Autrefois, funérailles et veillées donnaient lieu à des mondanités, de grandes parades de paroles sur Untel ou Untel, puis on buvait, chantait, pensait à la mort, la réveillait par petits bouts. Maintenant, silence. A chaque pas, silence. A chaque cadavre, silence. Coup de feu. Black-out. Silence. Magasins et marchés publics fonctionnent quand ils peuvent, le temps qu'on s'approvisionne en prévision d'autres jours sombres, encore plus sombres. La gourde, notre monnaie locale, dégringole face à son étalon, le dollar. On importe beaucoup. On exporte très peu. Pourtant, les banques se multiplient. Les stations d'essence aussi. On ne sait pas trop comment. On le sait... mais on garde le silence. La vie, personne n'y croit vraiment. Il n'y a plus de vraie mise sur la vie. Malgré tout, les gens se marient et font des enfants; par routine, sans doute, c'est leur dernière façon de se montrer, de se démontrer qu'ils sont encore vivants, ou de faire semblant: semblant d'être mariés, semblant d'avoir des enfants; semblant de fêter; mais il n'y a pas de vrai rire ni non plus coeur à la fête. Très vite, un cadavre refroidit l'atmosphère, celui d'un proche, de quelqu'un d'autre. Alors, tout se fait austère. On redevient triste,lourd et sérieux. On pense à ceux qu'on aime. On pense aussi à ce qu'on hait. Et puis, silence. Pays-silence.

Il est cinq heures du matin. Le café me tient en éveil. Aller de ce silence vers quelle page d'écriture? Rentrer et sortir. Ecrire. Il me semble qu'il y a des choses, d'aveugles choses à me porter d'ici au dire, à me demander d'être déportées, de former à elles seules leur îlot de mots ou, peut-être, un monstre du littoral. Je me soumets au fracas qu'elles créent en moi.

Je me souviens d'une tante que j'ai beaucoup aimée, et dont quelques lettres me sont restées. Chose étrange, je retrouve à travers la figuration graphique de ses phrases, non seulement l'unité, la cohérence d'une posture mentale, mais aussi ses caractéristiques physionomiques et son allure physique, cette manière tout à elle d'aller d'une pièce à l'autre, le bruit sourd de ses pas dans le couloir qui mène à sa chambre. Elle avait 83 ans. Elle est morte à la suite d'un coup de couteau qu'un zenglendo, ce nouveau genre d'assassins qui courent les rues ici, lui planta dans le dos. La relisant, je me dis que la mort a fait d'elle une phrase interrompue, cette longue phrase qu'elle avait encore à nous dire sur la vie. Il fut en temps où la vieillesse était sacrée. On la vénérait. On l'écoutait parler ou chanter à voix basse ses airs passés. Elle tissait des ponts entre les générations.

Aujourd'hui, tout s'effondre. Ce pays qu'on appelait Haïti-Thomas est malade. Je l'aime pourtant. J'aime ses rues, ses montagnes blessées, ses maisons vétustes, ses matins de pluie et ses midis canailles; maisons et rues de mes pas, de mon corps, livres jaunis de ma vie; et puis ces vieux lampadaires, encore cachés quelque part, dans une ville natale, devenue imaginaire. J'y entoure souvent, avec les syllabes de l'enfance, le son; voix cassées de vieilles femmes mêlées la nuit à la clameur des vagues; paroles proches de rues lointaines; en aube humaine; et je me dis que ça aussi constitue ma patrie, la première, l'affective patrie, l'élective terre de l'enfance et du coeur chère à tant d'écrivains. Il y a cependant l'autre partie, l'autre terre, la vraie que j'ai maintenant sous les yeux. Je m'y attache tout autant, et désespérément, cherchant encore, je ne sais plus qui ni quoi. Je me redis ce vers qu'écrivit mon ami Richard Laforest en 1969, un matin d'hiver à Montréal "... et moi, je me promène dans les rues haïtiennes, gommant l'exil".

Moi aussi, je me promène dans les rues haïtiennes, en quête d' un "semblable", d'un "frère", d'un coeur qui me semble proche. Il doit être à deux pas, dans notre culture, notre histoire, dans la douceur des paysages, le mouvement du vent dans les bambous somptueux qui peuplent la route du Sud, de Camp-Perrin à Jérémie, la fière allure des vendeuses de légumes qui vont de Furcy à Port-au-Prince, à pied, avec sur la tête leur panier de carottes, de choux et de betteraves, comme pour dire que le rapport à la terre est ici préservé et passe par la dignité du travail accompli.

Il doit être dans le regard du pauvre qui attend que Dieu se manifeste au détour d'un sentier, sur le parvis d'une église, à travers l'humble geste de charité. L'ai-je peut-être un jour décelé dans les yeux d'une fillette sur le chemin de l'école, à la rue Saint-Honoré. Je garde certes profondément en moi l'assurance que ce pays est proche, possible. Il le doit à sa mémoire, à la nôtre, comme nous lui devons aujourd'hui l'urgence d'une renaissance.

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