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TEXTE DIFFUSE A RADIO HAITI/ 3 mai 2001
Michèle Montas
Petionville, le 3 mai 2001
Lettre
ouverte à mon mari, Jean Léopold Dominique
Bonjour Jean,
Il y a un an, nous reprenions nos émissions
après un mois de silence, parce que nous te l'avions
promis en ce terrible 3 avril.
Oui, nous t'avions promis, nous les survivants, de
continuer ton oeuvre, promis de faire echec à
tes assassins, promis de garder debout cette station
que tu avais douloureusement et passionnément
construite à travers la mitraille et les exils
mais aussi dans les découvertes nouvelles des
gens et des choses de ce pays, qui était ta vie.
Ce matin, 3 mai 2001, jour international de la Liberté
de la Presse, je sais que tu aurais fait le point comme
tu le faisais périodiquement pour marquer nos
périodes de confusion et de désarroi.
Un an et un mois après ton assassinat, où
en sommes nous ?
Depuis plusieurs mois, comme ils le faisaient chaque
matin avec toi, des gens que je ne connais pas et qui
ne me connaissent pas, téléphonent quotidiennement
pour commenter l'actualité et dire ce désarroi
et cette confusion avec cette même phrase qui
revient en leit motiv " Se pou tet sa yo touye Jean,
Si Jean te vivan, sa pa ta rive".
T'a t on assassiné parce que tu mettais le doigt
dans la plaie des vraies crises? T'a t on assassiné
parce que tu démasquais les acteurs d'une fausse
crise politique, fait d'un combat acharné pour
le pouvoir à n'importe quel prix et où
tous les moyens et tous les coups bas sont bons.
Cette fausse crise, tu en avais deja écarté
les masques, dénoncant certains choix humains
et stratégiques désastreux, faits au sein
du parti Fanmi Lavalas, d'exclure systématiquement
ceux du plus large mouvement Lavalas, du MOP, du PLB,
ou des indépendants qui pouvaient assurer que
la sève critique de la participation, de la justice
et de la transparence continue à irriguer un
mouvement qui en 1990 avait été l'espoir
de centaines de milliers d'Haitiens.
Entretemps il y a eu certes depuis 96, le venin des
trahisons et des suspicions. Mais les dangers que tu
avais souligné d'une stratégie à
court terme de conquête aveugle du pouvoir, où
l'agenda du vrai changement était mis systématiquement
de coté, a abouti à ce que tu avais prévu
- oui, on t'avait alors appelé Cassandre. Un
parti politique controllant théoriquement tout
le pouvoir, des Asecs à la Presidence, voit aujourd'hui
son emprise sur l'appareil d'état mis en cause
par des partis d'opposition, au maigres capacités
de mobilisation et d'organisation et qui ont misé
davantage sur la communauté internationale que
sur leurs propres muscles politiques. Mais une mise
en cause plus profonde émerge , au sein de fissures
diverses qui menacent le parti au pouvoir d'une implosion
certaine.
Paradoxalement, comme dans le cas de l'OPL avant eux,
une fois détenteurs de postes électifs,
acquis dans la foulée d' un mouvement, certains
senateurs, députés ou maires Lavalas font
jouer leur biceps et leur capacité à mettre
en échec le gouvernement en controllant quelques
hurleurs et en brulant quelques "Kawotchou", soit disant
pour faire peur à l'opposition, mais en fait
pour faire peur au pouvoir. Dans un état faible,
incapable d'assurer les services les plus élémentaires
à la population, ils soulignent leur capacité
à créer le chaos dans la ville, et à
pouvoir faire rentrer à volonté des hurleurs
stipendiés. Capacité aussi de bloquer
à volonté le parlement en infirmant le
quorum comme au bon vieux temps de la politique de la
chaise vide.
Certains mouvements sociaux recemment enregistrés
ont été, dit-on , directement encouragés
par le parti pour contrer l'opposition, comme à
Hinche pour empécher les manifestations d'un
solide mouvement paysan, le MPP. Mais comment expliquer
le déploiement violent des OP, lorsqu'une manifestation
de la Convergence réunit à peine quelques
dizaines de manifestants devant l'OEA à Petionville.
S'agit- il à la limite de membres du parti Fanmi
Lavalas travaillant pour la Convergence, s'agit-il de
faire taire toute parole critique, ou s'agit-il de la
betise de stratèges aux petits pieds .
T'a-t-on assassiné, Jean, parce que tu avais
décodé au delà des incohérences
apparentes, l'enjeu de ces luttes acharnées .
Au dela de batailles politiciennes vers une percée
2006, s'agirait-il du controle actuel et à court
terme de l'executif, deja pris entre l'enclume de la
communauté Internationale et des partis d'opposition,
et le marteau des revendications de la population.
Comment comprendre autrement certaines actions qui
semblent défier toute logique ? Le gouvernement
demande la réouverture de ses lignes de crédit
à l'Assemblée des Gouverneurs de la BID,
au Chili. Au même moment, des manifestants qui
se réclament de Fanmi Lavalas cassent des pare-brises
et bloquent Port au Prince.
T'a-t-on assassiné, Jean, pour que tu ne designes
pas du doigt ces ambitions de pouvoir qui n'attendent
même pas que la premiere fausse crise Fanmi Lavalas-Convergence
soit "négociée" ? T'a-t-on assassiné
parce que tu voyais trop loin et trop clair ? On parle
de la création d'un parti parallèle, qui
tiendrait la dragée militaire, pardon, la dragée
haute au gouvernement. On parle de négociations
de la derniere chance, non entre la Convergence et la
Fanmi , mais de négociations Inter-Fanmi. Aujourd'hui
le parti au pouvoir, incapable de se débarasser
assez tôt de ses propres scories, est en train
d'imploser, mettant peut- être en danger la vie
même du chef de l'état.
Et la Justice dans tout cela ? car j'entends aujourd'hui
des rumeurs de tentatives de "deal" politique sur ton
assassinat, Jean, en dépit des engagements, au
plus haut niveau, que quelque soient les auteurs et
commanditaires de ce meurtre, ils seront jugés.
Quel "deal", entre qui et qui ? A quel fin? Nous le
disons haut et fort aujourd'hui : certaines choses sont
imprescriptibles et non négociables, car sur
ton corps, autour de toi, des milliers de gens disent
aujourd'hui : Là c'est assez.
Avant qu'on ne te fasse taire, tu avais longtemps dénoncé
des alliances contre nature qui ont mené à
cette situation, alliances impies non seulement entre
victimes et anciens boureaux, mais entre ceux qui aspiraient
au pouvoir et les énemis acharnés et patentés
de tout principe démocratique, y compris les
puissances d'argent inspiratrices de coups d'état.
Ces alliances que tu avais dénoncées,
bourgeonnent et fleurissent, toute tendance et tout
parti confondu, au sein de la Convergence comme au sein
de Fanmi Lavalas.
Au dela des tenors du macoutisme qui ornent aujourd'hui
bien des salons politiques et diplomatiques, bon chic,
bon genre, au delà des drapeaux noirs et rouges,
arborés par des manifestants de la Convergence,
hier, tu me parlais souvent de tes inquiétudes
de la montée généralisée
d'un certain esprit macoute, de la violence orchestrée,
qui tôt ou tard arriverait à écraser,
comme lors du Coup d'état, les progrès
timides enregistrés vers la participation. Avec
acharnement, tu soulignais, au dela des grands titres
de la plupart des medias, les tentatives d'administration
d'un système d'irrigation par une association
paysanne ici, ou, là, des projets de gestion
de l'eau dans les quartiers populaires de Port au Prince,
financés par l'aide externe ou la fabrication
d'uniformes, remise par le Ministère de l'Education
à des associations de tailleurs.Tu avais un jour
posé la question "Qui a peur de la participation?".
Avais tu imaginé que des élus s'immisceraient
dans des réunions d'associations, que des maires,
armes au poing, interdirait des rassemblements "sans
autorisation" ?
Nous savons, nous, que l'on t'a assassiné, Jean,
parce que tu avais la crédibilité, de
dire NON aux politiciens de tout poil, avides de pouvoir
et d'argent, NON à la violence, NON à
la corruption, NON à l'exclusion, NON à
l'impunité.
Ce qui doit te donner espoir aujourd'hui, mon coureur
de Marathon, c'est que l'une après l'autre, des
organisations de cette société civile,
paysanne ou citadine, te brandissant comme porte drapeau,
disent, elles aussi, NON; qu'au dela des intérêts
politiciens, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent
pour réclamer, au nom d'un pays exsangue qui
se balkanise et s'effondre, une nation plus juste, plus
décente, plus sereine.
Bonjour Jean, en ce 3 mai 2001, Journée Internationale
de la Liberté de la Presse
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