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Son Excellence Jean-Bertrand Aristide
Président de la République d'Haïti
Port-au-Prince - Haïti
Paris, le 9 mai 2001
Monsieur le Président,
Reporters sans frontières, organisation internationale
de défense de la liberté de la presse,
exprime sa préoccupation face à la réduction
des moyens affectés à la sécurité
du juge Claudy Gassant, en charge de l'enquête
sur l'assassinat, le 3 avril 2000, de Jean Dominique,
directeur de Radio Haïti Inter. Notre
organisation proteste également contre les actes
d'intimidations dont a été victime le
juge Gassant de la part du commissaire Evens Saintune.
Selon les informations recueillies par RSF, le juge
Gassant a affirmé, le 8 mai 2001, être
préoccupé par sa sécurité
et s'est dit prêt à démissionner
si le gouvernement ne renforçait pas sa protection.
Les sept policiers qui avaient été affectés
à sa sécurité ont été
mutés et n'ont pas été remplacés.
Le juge a déclaré ne plus être protégé
aujourd'hui que par quatre civils, moins bien équipés.
"Il m'est difficile de procéder à des
arrestations dans ces conditions", a-t-il souligné.
Contredisant les propos du ministre de la Justice, qui
déclarait, fin avril, que les moyens nécessaires
à sa sécurité ont été
mis à sa disposition, le juge Gassant affirme
qu'il n'a pas obtenu les effectifs demandés.
Il précise également qu'une lettre adressée
au début du mois d'avril au ministre de la Justice,
Gary Lissade, et dans laquelle il demandait notamment
des gilets pare-balles, un meilleur équipement
pour les hommes en charge de sa sécurité
et un autre véhicule, est restée sans
réponse.
Dans une conversation téléphonique avec
RSF, Claudy Gassant a par ailleurs affirmé avoir
été l'objet de plusieurs actes d'intimidations
de la part du commissaire Evens Saintune au cours des
dernières semaines. Il rapporte que, le 16 avril
2001, le commissaire Saintune, accompagné d'une
dizaine d'hommes armés, l'a intercepté
pour lui demander de remettre son véhicule blindé
à la disposition du ministère de la Justice.
Ayant refusé d'obtempérer, le commissaire
s'est montré agressif, lui donnant un coup de
portière alors qu'il tentait de descendre de
sa voiture. Le juge, qui a pu repartir quelques minutes
plus tard, a finalement restitué le véhicule
le 2 mai dernier, après deux nouveaux incidents
survenus avec le commissaire Saintune. Selon Claudy
Gassant, le ministre de la Justice a confirmé
avoir donné l'ordre au commissaire d'exiger la
restitution du véhicule, sans donner d'explication.
Le magistrat ne dispose plus aujourd'hui que d'un véhicule
pour mener l'enquête, contre quatre fin mars.
Claudy Gassant est le deuxième juge d'instruction
en charge de l'enquête sur l'assassinat de Jean
Dominique. Son prédécesseur, Jean-Sénat
Fleury, avait préféré abandonner
le dossier après avoir subi des pressions. Le
juge Gassant a lui-même été menacé
à plusieurs reprises. Le 30 janvier 2001, le
député Millien Rommage, accompagné
de plusieurs hommes lourdement armés, avait menacé
de cribler sa voiture de balles "s'il continuait". M.
Rommage est un ami politique du sénateur Dany
Toussaint, dont plusieurs proches venaient d'être
entendus dans cette affaire.
Nous vous rappelons que, dans un rapport
publié le 2 avril dernier, notre organisation
s'était inquiétée de ce que l'enquête
a failli être étouffée à
plusieurs reprises. En juin 2000, Jean Wilner Lalanne,
soupçonné d'avoir servi d'intermédiaire
entre les commanditaires et les exécutants, est
mort dans des circonstances douteuses après son
arrestation. En janvier 2001, le juge s'est également
heurté à l'opposition du Sénat
lorsqu'il a demandé à entendre le sénateur
Dany Toussaint comme témoin.
Notre organisation juge inouï que le ministre de
la Justice déclare publiquement que tous les
moyens nécessaires ont été mis
à la disposition du juge alors qu'il n'en est
rien. C'est pourquoi nous vous demandons que la sécurité
du juge Gassant soit immédiatement renforcée.
Nous vous demandons également d'user de toute
son influence afin que les agissements du commissaire
Saintune soient sanctionnés.
Dans l'attente d'une réponse de votre part, je
vous prie d'agréer, Monsieur le Président,
l'expression de ma haute considération.
Robert Ménard,
Secrétaire général
Copie envoyée à :
M. Marc Trouillot, ambassadeur d'Haïti en France.
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