Ceux
qui n'ont que la passion du Pouvoir doivent s'écarter
Smarck
Michel
Ça suffit !
La boucle est bouclée. Nous avons fait
un tour complet pour nous
retrouver au point de départ. Arrachés
d'Afrique par milliers, entassés
nus dans des cales de bateaux comme des animaux,
des créatures sans âme et
sans dignité au regard des sauvages qu'étaient
les négriers, nous voici
trois siècles plus tard, en 2001, nus,
comme des animaux, des créatures
sans âmes et sans dignité au regard
des sauvages que sont nos geôliers,
sur le béton de la cour du pénitencier
national d'Haïti.
Et pourtant 198 années se sont écoulées
depuis notre déclaration
d'Indépendance et 11 années depuis
la prise du Pouvoir par "Lavalas"au cri
de "Tout Moun se Moun".
La photo parue en première page du Nouvelliste
le vendredi 16 novembre
2001, restera dans toutes les mémoires
et particulièrement celles de ceux
qui ont vécu des jours, des mois et des
années, nus comme des animaux, des
créatures sans âmes et sans dignité
au regard des sauvages qu'étaient
leurs geôliers sur le béton des
cellules de Fort-Dimanche.
Il est regrettable que cette image ait paru en
première page sans légende,
sans un éditorial outré, sans penser
à la dignité de ces hommes et à
l'humiliation que représente pour eux
un tel étalage, sans un mot pour les
pères, les mères et les enfants
de ces personnes humaines couchées sur le
béton du Pénitencier National tentant
pudiquement de cacher leur nudité
sous le regard rieur d'un jeune reporter que
la camera a fixé. Ce rire
est certainement nerveux, mais il traduit surtout
l'ampleur des dégâts
dans nos esprits du processus de déshumanisation,
du non-respect des
autres et de nous-mêmes.
L'image serait choquante même si tous les
détenus avaient été convaincus
de crimes. Or l'on sait que la majorité
d'entre eux est en détention
préventive.
Nous autres les Haïtiens, sommes-nous condamnés
à transmettre de
génération en génération
une si basse opinion de nous-mêmes? Sommes nous
condamnés à reproduire de génération
en génération cette race de
commandeurs au service de leurs seuls intérêts,
et ces gouvernements qui
se succèdent au pouvoir, arrivés
pauvres et sortis super riches alors que
la Nation s'appauvrit?
Si ce que représente cette image en première
page du journal ne provoque
pas la réprobation générale,
alors il serait vrai que les peuples n'ont
que les gouvernements qu'ils méritent
et, la médiocrité, la rapacité,
la
démagogie et la méchanceté
des nôtres ne seraient que l'insupportable
reflet de nous-mêmes.
Çà suffit la dérive des
valeurs d'Humanité!
Çà suffit la tentative de la corruption
de la jeunesse!
Çà suffit les meurtres!
Çà suffit le mépris des
autres et de nous-mêmes !
Ne pouvons nous pas enfin nous réveiller
de ce cauchemar pour renaître à
la vie? Les difficultés sont nombreuses,
les obstacles énormes, mais pour
les surmonter, il faut que la volonté
collective s'exprime.
Le respect de soi et le respect de l'autre doivent
être à la base de nos
démarches. Ceux qui exercent des responsabilités
envers la collectivité
doivent être motivés par le devoir
de servir et non par la passion du
Pouvoir.
Quand le slogan "Makout pa ladam" était
en vogue, on avait cru qu'il
s'agissait de l'esprit "Makout"du comportement
"Makout". Maintenant, à la
vue de cette image, on comprend aujourd'hui qu'il
s'agissait uniquement de
promouvoir une nouvelle classe de commandeurs
pour perpétuer
Fort-Dimanche.
Il est encore temps d'arrêter la débâcle.
Ceux qui n'ont que la passion
du Pouvoir doivent s'écarter pour laisser
à la Nation sa chance de
retrouver la Dignité trahie.
Smarck MICHEL
Le Nouvelliste
19 Novembre 2001
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