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Foreigners Fishing in Haiti's Troubled Waters

Originally: Qui pêche en eaux troubles ?

Sabine Manigat, in Le Matin, 2005-08-24

Haiti Democracy Project web page item #3205 (http://www.haitipolicy.org)

19 août 2005

Des progrès indiscutables ont été enregistrés dans la lutte contre les gangs criminels. La PNH et la Minustah se félicitent à bon droit d’avoir fait baisser le niveau de l’insécurité vécue depuis quelques mois. Certes, il ne s’agit pas encore de victoire. L’enlèvement du dr. Kelly Bastien, les cas signalés dans la zone de l’aéroport la semaine dernière, continuent à nous rappeler qu’il faut remporter plusieurs batailles avant de gagner la guerre. Et puis, à côté des arrestations auxquelles a procédé la police, il faut bien reconnaître les «bavures» auxquelles donnent lieu ces opérations extrêmement complexes dans des quartiers populeux d’accès difficile. De plus, environ vingt cas de lynchage et autres formes de «justice populaire» ont été signalés au Bel-Air pour le seul week-end des 5-7 août. A ce propos des témoignages éloquents ont été recueillis sur la mort du chef de gang « Chaba » (ainsi connu) du côté de la rue Saint-Martin. Une résidente a clamé devant les micros de radio son soulagement, avec force détails sur les exactions des bandits. Les actes de vindicte populaire s’ajoutent aux interventions de la police et de la Minustah. En fin de compte, toutes ces opérations, vertueuses ou critiquables, semblent indiquer que la peur est en train de changer de camp.

 

Le moment est délicat sans doute. Avec bien des différences dans l’ampleur et la portée, on a l’impression d’une sorte d’effet «dechoukay» dans les quartiers où les gangs faisaient la loi, rançonnant, tuant et pillant à visage découvert. Or il nous faut éviter à tout prix le piège de ces accès de vengeance sans gloire et sans lendemain qui ne règlent rien par-delà l’instant, sauf à fomenter davantage de violence et à fabriquer de nouveaux bourreaux. Des organisations de défense des droits de l’homme comme le RNDDH et le CODH se sont justement prononcés sur cette question. En particulier Jean-Claude Bajeux a dénoncé comment «on utilise la juste colère de la population, le ras-le-bol… » pour se débarrasser des bandits. M. Bajeux a souligné que « les autorités doivent prendre des mesures pour que la justice puisse s’exercer selon les normes… ». Cette interpellation revêt une importance capitale pour l’avenir à long terme de notre pays, mais déjà, dans l’instant politique, pour le processus actuel de sortie de crise par les élections. Le moment actuel donne lieu en effet à des lectures de la situation haïtienne qui jouent majoritairement sur le registre alarmiste et contribuent à minimiser ou même à ignorer complètement les éclaircies récentes si péniblement obtenues.

 

Ces signaux négatifs émanent de plusieurs secteurs et concernent différents aspects du processus. Il y a d’abord la PNH qui est sur la sellette depuis des semaines déjà. Outre les extravagances de Amnesty international on trouve dans la presse étrangère toutes sortes d’allégations et de montages dans lesquels l’indéniable (les dérives de la vindicte populaire) est mélangé à l’approximatif, voire aux insinuations diffamatoires. Il en est ainsi d’un article en date du 10 août, du New York Times : affirmant que « la police, certains masqués, ont tiré de façon indiscriminée » au Bel Air, puis a « assisté aux attaques de civils » contre les partisans d’Aristide. «L’attaque a fait au moins cinq tués dont une femme enceinte et un adolescent» Ou encore ce reportage diffusé par l’ONG Médecins sans frontières sur TV5, RFO, RDI, qui mélange des généralités sur la violence en Haïti, la répétition de chiffres déjà largement utilisés sur les mille morts en treize mois, des images de victimes par balle (gros plans sur les blessures), quelques scènes de lynchage et la nouvelle de l’enlèvement de Kelly Bastien. Un document étrange qui respire la propagande. Ajoutons à cela le International Crisis Group qui nous prédit que les élections ne sont pas possibles en Haïti à cause de la violence et de l’impunité… pendant que d’autres secteurs affirment travailler justement à l’établissement des conditions de sécurité et d’inclusion propices à la tenue des élections. Au fait, peut-on subodorer dans tout cela des velléités de «casser» l’engouement des électeurs pour l’inscription ? Encore une fois, quels sont ceux qui ont peur des élections ?

 

L’élargissement de Louis Jodel Chamblain, qui a choqué l’opinion nationale et pas seulement l’ambassadeur James Folley, relance du même coup le cas d’Yvon Neptune. Last but not least, un bandit réputé criminel notoire et accusé par ses complices du meurtre de Jacques Roche se rallie au programme DDR de la mission de l’Onu ! Ce qui peut paraître une grossière caricature et une provocation est à mon avis un produit des errements de l’Onu dans l’analyse de la situation haïtienne. Le programme DDR a pour prémisse l’existence de deux camps armés, confrontés politiquement et idéologiquement. En assimilant dans un premier temps les bandits armés par Aristide à des guérilleros, et les ex-militaires surgis fin février dans le processus d’opposition à Lavalas à une armée régulière, la communauté internationale a incité à une interprétation des conflits dont le caractère erroné est révélé avec la provocation du « général Toutou ».

 

Tous les droits sont mêlés, toutes les jauges sont déréglées, faute de poser les bonnes questions. Il règne actuellement une confusion entre les mesures à prendre pour « passer le cap » des élections : sécurité, inscriptions, soulagement des plus grandes misères… et la nécessaire reconstruction sociale qui passe par un renforcement et une professionnalisation de la police, l’assainissement du système de justice, une politique sociale inclusive… bref, l’édification d’un état démocratique. Les deux sont intrinsèquement solidaires. Mais les analyses ultra ou amalgameuses contribuent uniquement à décourager, à dénigrer, au mieux à entraver la dynamique actuelle de petits progrès à laquelle tout un pays sans doute veut raccrocher ses espoirs.