| ||||||||||||||
Printer-friendly Version Aristide Is Still Pulling the StringsOriginally: LESPWA ou l’espoir d’un peuple mis à rude épreuve Nancy Roc, 2006-12-30
Lors de la conférence des bailleurs de fonds qui s’est tenue à Madrid le 30 novembre dernier, le premier ministre a longuement défendu la vision du gouvernement Préval /Alexis, celle « d’un pays capable d’offrir à (ses) enfants un cadre de vie stimulant, un pays où ils peuvent s’épanouir et aspirer à une vie meilleure ». À la veille de Noël, les enfants d’Haïti sont devenus des martyrs et Port-au-Prince, plongée dans l’obscurité et l’obscurantisme, frissonne d’horreur et de douleur. Le premier ministre a-t-il pensé aux enfants et à leurs parents en cautionnant le crime, le viol et le kidnapping lorsqu’il a déclaré que le président et lui continueraient à négocier avec les bandits ? Par cette déclaration qui a choqué la nation, Jacques E. Alexis a révélé le vrai visage du pouvoir en place. Ce gouvernement est-il prêt à conserver une base armée parce qu’il est redevable aux gangs pour son élection au pouvoir en mai dernier ? Quelles en seront les conséquences sur le processus démocratique d’Haïti ? Un peu plus de six mois après sa prise de fonction, le gouvernement se retrouve déjà dos au mur face à un peuple auquel on a promis que les élections allaient changer ses mauvaises conditions de vie. Les partisans d’Aristide ont ouvertement déclaré leur hostilité à Préval. Le chaos sécuritaire actuel n’est-il pas en fait très bien organisé malgré les apparences ? À qui profite la trappe morbide du crime et des kidnappings ? Ce sont les questions auxquelles nous essayerons de répondre dans ce dossier intitulé : LESPWA ou l’espoir d’un peuple à rude épreuve. L’Espwa ou l’espoir trahiL’année 2006 se termine en véritable cauchemar pour les familles haïtiennes, toutes catégories sociales confondues. L’industrie du kidnapping fonctionne à plein régime et plus d’une trentaine d’enfants ont été enlevés ces deux dernières semaines, forçant les écoles à fermer prématurément leurs portes avant la fin de l’année. La psychose de la peur est désormais installée à travers la capitale et le pays au bord d’une explosion sociale. ‘’Nage pou soti’’,* avait dit Préval au summum de la répression lavalassienne sous le second mandat de Jean-Bertrand Aristide. Que pouvait-on donc attendre de René Préval pour ce second mandat sinon qu’il fasse la planche ? Si la vitesse de la prolifération des kidnappings est terrifiante, au fond elle n’est pas surprenante. Le gouvernement Préval / Alexis est issu non seulement de la pression des rues mais aussi du soutien ouvert des chefs de gangs au pouvoir actuel. Or, loin d’avoir sévi contre eux, le président a choisi de négocier avec ces derniers, prouvant que ce pouvoir ‘’c’est Lavalas sans Aristide’’ comme l’avait écrit et prédit Marthe Lapierre de Développement et Paix (1) à la veille de la prise de fonction du président Préval. Le premier ministre a enfoncé le clou avec sa déclaration choquante du 27 novembre 2006, réitérée le 2 décembre à son retour de Madrid : ‘’ Personne ne nous fera changer d’avis ; moi et le président nous continuerons à négocier avec les bandits ‘’. Après avoir lancé un sévère avertissement aux gangs le 9 août dernier en déclarant « si vous ne remettez pas votre arme, vous serez mort !», le président n’a pas agi en conséquence. Idem pour son premier ministre qui, après avoir prôné la politique de la « tolérance zéro » contre l’insécurité, a retourné publiquement sa veste. Ainsi, il est désormais clair pour la nation que les nouvelles autorités n’ont aucune volonté politique de résoudre le problème crucial de l’insécurité. On prône « la carotte et le bâton » mais c’est la carotte qui prévaut sous Préval. Quant aux bandits, ils mangent la carotte et narguent le bâton comme dirait l’historien et analyste politique Michel Soukar. Face à l’intolérable laxisme gouvernemental, tous les secteurs de la société, le Parlement inclus, exigent aujourd’hui qu’un plan national de sécurité soit élaboré et que des sanctions exemplaires, parmi lesquelles la peine de mort, soient appliquées. Toutefois, toutes les promesses faites par le premier ministre devant le Parlement resteront sans doute vaines et promesses de polichinelle. En effet, de nombreuses autorités, loin des besoins urgents d’une population aux abois, ne sont préoccupées que par un fait majeur: la santé précaire du président due à un cancer avancé de la prostate qui l’empêchera probablement d’achever son mandat. Sur les ondes radiophoniques de la capitale, on dénonce publiquement les ambitions présidentielles du premier ministre Jacques E. Alexis. Si ce dernier ne jouit d’aucune base populaire et se fait tirer dessus à boulets rouges par l’ensemble de la société suite à ses dernières déclarations, il a toutefois deux atouts en main: premièrement, une ambition et une arrogance affichées et, deuxièmement, l’article 148 de la Constitution qui pourrait jouer en sa faveur. En effet, ce dernier stipule que ‘’si le président se trouve dans l’impossibilité temporaire d’exercer ses fonctions, le Conseil des ministres, sous la présidence du premier ministre, exerce le pouvoir exécutif tant que dure l’empêchement ». Entre ses prochaines noces et sa maladie, le Premier mandataire de la nation souhaite sans doute jouir de ses ‘’derniers jours’’ plutôt que de se fatiguer à résoudre les problèmes insolubles d’une nation qualifiée depuis longtemps par la Banque Mondiale d’entité chaotique ingouvernable. Une fois de plus, les intérêts personnels et partisans priment sur ceux de la nation. Une insécurité téléguidée depuis PretoriaÀ qui profite le crime ? Si le parti Lafanmi avait trahi les espoirs de la nation, l’Espwa fera-t-il de même pour préparer le retour du Léviathan ? Le mercredi 22 février, le Président élu avait déclaré, lors de sa première conférence de presse depuis la proclamation de sa victoire, que la constitution autorisait le retour de Jean-Bertrand Aristide s’il le souhaitait en précisant que "l’article 41.1 de la constitution stipule qu’aucun haïtien n’a besoin de visa pour entrer ou sortir du pays". L’ancien dictateur exilé en Afrique du Sud avait assuré le même jour, dans une interview au quotidien britannique The Times, que le peuple haïtien avait voté massivement pour Préval parce qu’il voulait son retour (3). Aristide affirmait qu’il se considérait comme un facteur de stabilité pour le pays et annonçait son retour pour bientôt …avant de se rétracter quelques jours plus tard, suite à une prise de position ferme de Condoleeza Rice mettant implicitement en garde contre un éventuel retour de l’ex-dictateur. L’ambassadeur américain, James B. Foley avait, quant à lui, affirmé qu’ « Aristide était une page tournée ». C’est mal connaître le despote mégalomane. La page d’Aristide ne sera pas tournée tant qu’il ne sera pas jugé pour ses crimes et il n’aura de cesse de déstabiliser le pays pour prouver que sans lui c’est le chaos. En février 2004, nous avions prévenu que nous verrions réellement dans quelles profondeurs abyssales s’étendaient les tentacules de la corruption lavalassienne. Aujourd’hui, nous constatons qu’elles le font à tous les niveaux, locaux aussi bien qu’internationaux. La formidable machine aristidienne n’a donc pas d’obstacle devant elle : l’État haïtien s’est effondré, la Police Nationale (PNH) est très faible et en partie corrompue, la Justice devrait être épurée au même titre que la PNH, les partis politiques se partagent les ministères d’un gouvernement de consensus, les gangs sont tout puissants et les valeurs de la société haïtienne sont réduites à une peau de chagrin. Les dernières révélations du sénateur Gabriel Fortuné démontrent à quel point le dossier de l’insécurité est épineux : ce dernier a révélé les liens existants entre certains parlementaires et les réseaux de kidnappeurs. Il faut que ces révélations soient suivies d’une investigation sérieuse tant du parlement que de la Police nationale. On notera aussi que les malfrats d’hier, élus aujourd’hui sénateurs, profitent du tumulte actuel pour se dresser en pourfendeurs du droit ! Ce véritable chaos sécuritaire comme le désigne Claude Moïse dans son éditorial du 20 décembre (5), donne à Aristide et à ses partisans le champ libre et les trois prochains mois seront cruciaux pour l’avenir du processus démocratique en Haïti car l’année 2007 s’annonce déjà très violente. Une fois de plus, nous insistons sur la détermination destructrice de l’organisation de la machine mise en branle par Aristide. Sous le gouvernement de transition, le premier ministre Gérard Latortue l’avait sous-estimée et en ne voulant pas faire « de chasse aux sorcières » son gouvernement a précipité le déclenchement de l’Opération Bagdad. Le bilan fut très lourd : mille neuf cent trente neuf (1939) personnes assassinées dont cent huit (108) policiers, dix (10) casques bleus et quatre (4) journalistes ; deux cent quatre vingt sept (287) filles et femmes violées et plus de cinq cents (500) personnes kidnappées pour la seule année 2005 selon un rapport du RNDDH (6). Sous le second mandat de Préval, la deuxième phase de cette opération a été lancée. « Au début du mois d'octobre 2006, Hilaire Prophète, le porte parole de l'Operasyon Paka tan'n », organisation populaire Lavalas, avait annoncé pour le lundi 30 octobre 2006 le démarrage de la deuxième phase de l’Opération Bagdad pour forcer le Président Préval, par la violence, à réintégrer dans l'administration publique les employés révoqués entre 2004 et 2006 ». Cette deuxième phase de l’opération a déjà fait 721 morts dont 28 policiers et 4 casques bleus selon le dernier rapport du RNDDH (7). Les partisans d’Aristide ne blaguent pas : contrairement aux autres, ils annoncent ce qu’ils vont faire, mettent leurs menaces à exécution et le vide d’une politique claire contre les ennemis de la nation ne fait qu’alimenter leur effroyable machine destructrice. La communauté internationale divisée en « communautés internationales » n’interviendra pas car elle est en pilotage automatique : les États-Unis viennent de remplacer leur Secrétaire à la Défense et Robert Gates a comme mission principale d’élaborer une nouvelle stratégie pour l’Irak. Le Canada, à la traîne des Etats-Unis, ne bougera donc pas et la France n’est préoccupée que par sa prochaine campagne présidentielle. Devant l’absence évidente de cohésion et de stratégie nationale contre l’insécurité au sein du gouvernement, la commission de sécurité du Sénat a demandé au premier ministre ce 18 décembre de « déclarer l’état d’urgence pour combattre le terrorisme ». État d’urgence il y a et nous pesons nos mots : la nation n’est plus en danger, elle est en péril. Aristide va continuer de frapper très fort et faire très mal si la société dans son ensemble ne réagit pas au plus vite. Le terrorisme d’Aristide c’est la propagande par l’action. Dans cette optique, les partis politiques n’auront d’autre choix que de se désolidariser de ce gouvernement sinon ils en paieront les conséquences aux yeux de la population. De plus, tous les secteurs sains de la nation doivent forcer le Parlement à faire pression sur le pouvoir afin que des « mesures exceptionnelles soient prises face à une situation exceptionnelle » comme le stipule la lettre de la commission de sécurité du Sénat de la République. N’oublions pas que « les institutions sont la garantie du gouvernement d’un peuple libre contre la corruption des mœurs, et la garantie du peuple et du citoyen contre la corruption du gouvernement » (8). Les enquêtes doivent donner des résultats et non se poursuivrent, les crimes et kidnappings doivent être élucidés, les sources et les foyers de la criminalité identifiés et les têtes pensantes écrouées. Il faut que les citoyens obligent le pouvoir à épauler la police. Il faut aussi que, face à l’urgence d’un grave problème de sécurité, les dirigeants offrent une politique claire de lutte contre le terrorisme et non uniquement des promesses. On ne peut plus se permettre de jouer au pompier : il faut éradiquer ce mal, une fois pour toutes, à sa racine. L’appel à la mobilisation générale lancé le 18 décembre par Monseigneur Guire Poulard pour combattre le kidnapping et faire face à « l’arrogance des assassins et des bandits » sera-t-il entendu ? Le peuple haïtien violé et blessé dans sa chair, restera-t-il tétanisé par la peur, choisira-t-il de laisser le pays aux bandits ou réussira-t-il enfin à se débarrasser une fois pour toutes de ses démons? En 1804, nous avions compris que la liberté ne se mendiait pas. Il fallait la prendre. Aujourd’hui nous devons comprendre que la liberté est incompatible avec la faiblesse. « L’Histoire accorde rarement une seconde chance. Quand on ne la saisit pas, elle sait se montrer impitoyable », écrit Michel Soukar dans son bilan 2006. Aujourd’hui, nous devons comprendre une fois pour toutes que « la liberté c’est l’empire que nous avons sur nous-mêmes » et notre responsabilité collective est d’assumer, au-delà de notre peur, le prix de cette liberté. Nancy Roc, Montréal le 20 décembre 2006 * en français : « Il faut nager pour s’en sortir » (1) Haïti : quels pronostiques pour l’avenir ? Marthe Lapierre, Développement et paix, Rapport de mission du 23 mars 2006
|
| 2303 17th St., N.W. | Washington, D.C. 20009 | (202) 588-8700 | haiti@haitipolicy.org |